Du symbole
Petit tour d’horizon qui m’a occupé quant à ma compréhension de ce qu’est un symbole.
Etymologie et acception primitive
S’il est toujours bon de commencer par l’étymologie d’un mot pour le situer dans le contexte de la réflexion avant d’entamer cette dernière, on peut dans ce cas précis s’y attarder un peu plus longuement. “Symbole” vient directement du nom grec symbolon (to sumbolon, ou), lui-même formé sur le verbe symballein, (sum-ballein), littéralement « jeter avec / jeter ensemble », et par extension “réunir, rapprocher”.
J’aimerais digresser rapidement sur un autre mot construit sur le même verbe ballein : dia-ballein (dia-ballein), littéralement « jeter à travers », c’est-à-dire « tamiser, disperser », par suite, « rendre confus », et qui a donné notre “diable”. Le dia-ballein, le tamisage, la dispersion, est ce qui permet de parler du diabolisme de Seth, fratricide démembreur d’Osiris. Par cette opposition, et muni de cette référence circonstancielle, on perçoit bien que le symbole est ce qui permet de “rassembler ce qui est épars”.
Revenons donc au symbole. Le nom, symbolon (to sumbolon, ou), est de genre neutre c’est-à-dire, pour insister davantage, ni féminin ni masculin[1]. Il désigne couramment dans l’Antiquité grecque un signe de reconnaissance, dont la compréhension primitive est la suivante[2] : “un objet coupé en deux dont deux hôtes conservaient chacun une moitié qu’ils transmettaient à leurs enfants; ces deux parties rapprochées (v. symballein) servaient à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations d’hospitalité contractées antérieurement”[3].
Que m’évoque cette compréhension primitive du symbole ? Par l’image des deux parties du symbole (les deux morceaux cassés, séparés), on comprend que chacune des deux parties est simultanément fragment en soi, et complémentaire de l’autre, et que leur réunion forme un tout duquel jaillit un sens, une réalité supérieure aux parties. En soi, le visible manifesté est donc fragment et complément d’un invisible non manifesté qui existe tout aussi bien : l’Unité, constituée par la réunion dynamique des deux parties.
Par ailleurs, il apparaît que chacun de ces fragments était destiné à être légué à la descendance, c’est-à-dire qu’il participait de l’héritage familial; en celà, on peut y voir une illustration de la Tradition, en tant qu’héritage, transmis au sein d’une même famille à travers le temps.
Structure du symbole
Le symbole (différent du signe, cf. signalétique de la route, et symbolisme de la route) contient signifiant et signifié, mais ne dévoile sa polysémie que selon l’aptitude de l’être qui le considère et le perçoit, et suivant son contexte, voire plus largement selon le système (ie. le symbolisme) auquel il appartient.
En effet, « si on veut parvenir à une interprétation cohérente des symboles, il est important de les replacer dans leur contexte de référence, c’est-à-dire là où on les rencontre, et non en fonction d’analyses logiques ou d’analogies approximatives qui peuvent être des interprétations subjectives » (citation privée). On ne peut pas faire dire n’importe quoi à un symbole. Un même élément peut appartenir à plusieurs symbolismes, sans exclusive. Par exemple, la perle concentre un triple symbolisme (Lune, Eaux, Femme), totalement yin, dont dérivent toutes ses propriétés magiques (médicinales, gynécologiques et funéraires)[4].
Pour autant, certains symbolismes sont communs à tous les courants de pensée transcendante du genre humain (cf. symbolisme de l’eau, du baptême, dont n’importe quel être humain n’importe où sur la planète comprend l’archétype). Notons que cela semble plaider en faveur de l’existence d’un inconscient archaïque, collectif, tel que le définit Jung. Eliade va même jusqu’à affirmer qu’un symbole dont plus personne ne connait les sens les conserve cependant, intrinsèquement: « Un symbolisme est indépendant du fait qu’on le comprend ou qu’on ne le comprend plus il conserve sa consistance en dépit de toute dégradation et il la conserve même une fois oublié, témoin ces symboles préhistoriques dont le sens a été perdu durant des millénaires pour être « redécouverts » par la suite »[5].
Le mode opératoire du symbole
Revenons à l’étymologie. Le symbole étant “ce qui jette avec”, indique donc qu’il est une action vers autrui (puisqu’en l’occurrence l’action est dirigée vers un sujet), et aussi que le symbole agit en permanence. Un symbole propose à quiconque le perçoit, dès le moment même où il est perçu et par le simple fait de la perception, sans besoin d’intention de la part de qui le perçoit, sa multivalence. Ainsi donc le symbole est un principe actif, agissant, qui nous interpelle par son existence même. Comme le résume Ricoeur, “le symbole donne à penser”[6].
Mais il donne à penser d’une manière particulière. En effet, le symbole « apparaît comme une énigme, mais qui au lieu de bloquer l’intelligence doit au contraire la provoquer, la réveiller » (citation privée). Jung estime que le symbole agit par suggestion (« il persuade, et exprime en même temps le contenu de ce dont on est persuadé »[7]). Je préfère penser qu’il agit par analogie, car comme on l’a vu dans sa définition primitive, le symbole renvoie à autre chose que lui-même, à une autre réalité ; en proposant une multitude de sens, le symbole stimule le mode de raisonnement analogique (par ailleurs mode de fonctionnement principal du cerveau humain[8]), ce qui sollicite l’exercice du libre arbitre de qui perçoit ce symbole. Il s’ensuit que la multitude des sens possibles interdit tout dogmatisme.
Multivalence ou polysémie ?
Le symbole comporte de multiples significations, indique plusieurs sens possibles, parfois une même chose et son contraire. Ceci n’est un paradoxe qu’en apparence ; ce que le symbole exprime, c’est le concept, l’idée, voire une ipséité, qui contient donc nécessairement, une chose et son contraire : le concept de la vie implique évidemment qu’il y ait vie et mort, l’un n’existe pas, et n’a pas de sens, sans l’autre. Quant à savoir s’il s’agit de multivalence ou de polysémie… si l’on imagine une progression à l’aide de symboles, il est donc logique d’imaginer également que chaque sens du symbole conduise vers un nouveau sens que l’on n’aurait pas pu saisir avant.
Selon Eliade, le symbole tend à attirer à soi le plus grand nombre possible « d’objets, de situations et de modalités pour les intégrer dans un système », le symbolisme, permettant la circulation d’un niveau à l’autre, d’un mode à l’autre, permettant le passage dans tous ces plans mais sans jamais les fusionner. Le symbolisme tend naturellement à « réduire la multiplicité à une « situation » unique, de manière à la rendre du même coup le plus transparent possible ».
D’où l’approche la plus parfaite qui soit de toute connaissance, puisque proposant plusieurs niveaux de lecture d’une même vérité suivant l’état de réceptivité du lecteur, et sa progression intime personnelle. Le sens, ou les sens, proposés par un symbole ne sont ni exhaustifs, ni restrictifs, et par nature même ne se laissent pas réduire par le discours. Ils sont proposés à la pensée comme point de départ d’une intuition, d’une parcelle de Connaissance –à distinguer du savoir. « Dans notre finitude humaine, le symbole nous ouvre à la pensée de l’infini »(citation privée).
Outil héliophanique
Le symbole réalise, par son existence même, la loi de la réintégration, il nous permet de rassembler ce qui est épars, il est le rempart absolu contre tout dogmatisme, il participe de la Tradition et, à la jonction de la transcendance et de l’immanence, il est le langage idéal pour saisir la totalité d’une connaissance. En tout cela, et sans doute encore davantage qu’il ne m’a été permis de le percevoir, le symbole apparaît comme un outil incontournable.
Mais le symbole est important surtout parce qu’à l’occasion, « il est lui-même une hiérophanie, c’est-à-dire qu’il révèle une réalité sacrée ou cosmologique qu’aucune autre « manifestation » n’est à même de révéler »[9]. Mieux encore, alors qu’une hiérophanie suppose une discontinuité (le passage du profane au sacré), le symbolisme réalise la solidarité permanente de l’homme avec la sacralité (cf. l’utilisation de talisman ou de perles portées sur soi). Loin d’un rationalisme outrancier, dont il s’accommode d’ailleurs fort mal[10], qui assimile, ou plutôt réduit, l’être à ses mesures, le sujet à l’objet, “la qualité à la quantité”(citation privée), le symbole tend à annuler les limites du « fragment » qu’est l’homme pour procéder à son intégration dans un système plus vaste : l’Univers.
[1] Cette remarque perd bien sûr de sa substance en français, qui ne connaît pas de genre neutre.
[2] Ceci est explicité notamment dans Médée, d’Euripide.
[3] BAILLY, Anatole, Dictionnaire Grec-Français, pp. 1820-1, Hachette, 1950.
[4] ELIADE, Mircea, Traité d’histoire des religions, §166, p. 434, Payot, 1949/2005.
[5] ELIADE, Mircea, Traité d’histoire des religions, §170, p. 444, Payot, 1949/2005
[6] RICŒUR, Paul, « Le symbole donne à penser », revue Esprit, 27/7-8, 1959.
[7] JUNG, Carl-Gustav, Métamorphoses de l’âme et ses symboles, p. 386, Georg, Genève, 1953/93.
[8] On pourrait objecter qu’un neurone émet ou non son potentiel d’action, processus de type « tout ou rien » ; il demeure cependant que la fréquence d’émission des potentiels d’action est variable, donc analogique.
[9] ELIADE, Mircea, Traité d’histoire des religions, §169, p. 441, Payot, 1949/2005
[10] Voir à ce sujet Eliade, op. cité, §168, sur l’infantilisation du symbole.


